
(France, 2012)
Sortie le 10 octobre 2012




Un professeur de français en lycée croit faire sa pire rentrée des classes en lisant les copies navrantes de ses élèves à sa femme galeriste d’art contemporain (le couple Fabrice Luchini /
Kristin Scott Thomas fait mouche dans ces rôles taillés sur mesure !) Persuadé que la société est en train de fabriquer des monstres et que l’école n’y peut plus rien, il tombe soudain sur une
copie d’exception et cet élève-là, le genre de ceux que l’on ne croise qu’une fois dans une carrière de professeur (et encore, si on a de la chance !), va très vite devenir son obsession… à un
point tel que le lien qui va se nouer entre eux – l’élève écrivant et le professeur lui apprenant à écrire – va peu à peu dégénérer…
Cet élève, c’est Claude. Incarné à l’écran par un jeune prodige que nous a dégoté une fois encore François Ozon pour le plaisir des yeux : Ernst Umhauer. Beau et troublant, il interprète un
personnage d’une ambiguïté fascinante : apparemment sage et timide, son étrange regard semble contenir une perversité sournoise et indéfinissable… Ce qu’il écrit à son professeur, c’est sa découverte de la
famille d’un de ses camarades de classe depuis l’intérieur de sa maison, où il se fait inviter plus pour l’expérimentation nécessaire à ses textes que pour approfondir sa relation avec son ami…
L’expérience devient vite bizarre et malsaine, chacun de ses récits à l’intérieur de la maison posant parfois un regard distancié, quand il n’est pas méprisant, à l’égard de cette famille de la «
classe moyenne »…
Mais l’essentiel est que Claude « tient » son professeur avec ses rédactions, qu’il le « tient » en haleine comme un auteur omniscient, notamment à coups de « à suivre » à la fin de ses copies,
mais qu’il le « tient » aussi dans une forme de rapport de domination qui ne dit pas son nom… Au fond, Ozon dresse avec « Dans la maison » un véritable traité de manipulation ! On assiste alors à
un jeu du chat et de la souris entre les protagonistes, chacun se servant tour à tour des uns et des autres pour accomplir une forme de désir, dont il n’est pas forcément tout de suite conscient…
Pourquoi le professeur aide cet élève par exemple : pour l’encourager dans ses efforts comme un simple professeur ? pour faire de lui un simulacre du fils que sa femme n’a jamais pu lui donner ?
parce qu’il en est tombé amoureux ? Un mystère entoure chaque personnage et le cinéaste passe en revue leurs diverses motivations possibles, créant en quelque sorte un jeu de Cluedo géant et
hypnotisant son spectateur avec un récit à tiroirs absolument passionnant !
« Dans la maison » est d’ailleurs aussi une exploration admirable de la fabrication même des histoires ! La construction d’un récit, le choix d’un style ou d’un genre, les intentions de l’auteur,
les motivations des personnages, toutes les questions de la fiction y passent, créant à l’écran des retours incessants sur les scènes et semant un peu plus le trouble dans une intrigue où réel et
fiction deviennent progressivement indémêlables… Que se passe-t-il véritablement « dans la maison » ? La fiction écrite par Claude s’appuie sur une certaine réalité, mais jusqu’à quel point ?
Jusqu’où peut-il aller dans le fantasme autour de la famille de son ami ? Qui est qui ? Qui veut quoi ? Qui manipule qui ? reste au fond la question au cœur du nouveau film de François Ozon,
probablement l’un de ses meilleurs !
Demeurant exceptionnel de bout en bout, « Dans la maison » dérape en outre comme il se doit, à l’image de la plupart des films du réalisateur, depuis la matrice originelle « Sitcom ». Mais ce
dérapage se fait subtilement, de façon presque invisible et sinueuse… et quand la fin arrive, comme le professeur le « professe » : tout ce qui arrive est parfaitement inattendu, mais cette
conclusion s’impose pourtant comme une évidence… Le plan final est en ce sens d’une beauté et d’une subtilité extraordinaire, ouvrant en grand une boite de Pandore de la fiction, chaque récit
proliférant et s’enchâssant toujours à la nécessité de raconter encore et encore, lorsque l’on est écrivain, ou artiste… ou bien sûr cinéaste ! Ozon s’impose alors comme un conteur hors pair,
truffant qui plus est ses récits d’une ironie et d’une distance qui en font toute la personnalité et la drôlerie… On retiendra ici les discours du couple Luchini / Scott Thomas sur l’inutilité de
l’art ou de la littérature, le nom – et surtout le prénom – du professeur qui apparaît au détour d’une couverture (Germain Germain !), les parodies parfois proche de la « sitcom » justement que
livre parfois Claude sur son expérience « dans la maison », le dédoublement d’une Yolande Moreau pour notre plus grand plaisir ou encore le personnage de Luchini qui se retrouve assommé par le
livre de Céline, « Voyage au bout de la nuit », que l’acteur a lu pendant des années au théâtre… au point donc d’être assommant ? Avec humour, Ozon nous manipule ainsi constamment, et on se
laisse faire avec complaisance et volupté…
Autres films de François Ozon :
Potiche (2010)
Le refuge (2010)