de Alfred Hitchcock
(Etats-Unis, 1959)
Reprise en salles le 30 juillet 2014
★★★
d’Akira Kurosawa
(Japon, 1958)
En visionnant « La forteresse cachée », probablement le film le plus « populaire » de Kurosawa, qu’il a d’ailleurs réalisé dans le but d’avoir du succès et de pouvoir ainsi travailler sur
d’autres films (ne l’oublions pas !), on comprend très vite d’où provient une grande partie de l’inspiration de George Lucas lorsqu’il réalisa « Star Wars »… Rien que les grandes lignes de l’intrigue du film japonais sont assez troublantes,
lorsqu’on les met en corrélation avec le scénario de « La
guerre des étoiles » : une princesse est escortée par une sorte de chevalier à travers des terres ennemies pour rejoindre son peuple qui souffre… Bien sûr, il n’y a pas de vaisseaux spatiaux,
mais si l’odyssée ne se déroule pas ici dans l’espace, elle n’en demeure pas moins épique et époustouflante ! On assiste également à l’affrontement de deux clans, les Akizuki (auquel appartient
la princesse) et les Yamana, et même si la séparation entre les forces du bien et les forces du mal n’est pas aussi marquée et manichéenne que chez Lucas, cette opposition entre deux groupes de
guerriers rivaux s’impose comme un écho de la guerre sans merci entre les chevaliers Jedi et les Sith… Au fil de cette fresque magistrale, on observe en outre la belle combativité de la princesse
(inspiration directe de la princesse « laser au poing » Leia), un point d’orgue sous la forme d’un intense combat au sabre (les fameux combats médiévaux au sabre laser qui ponctuent avec maestria
chaque épisode de la saga intergalactique), ou encore la présence de deux paysans pleutres et ridicules, qui rappellent fatalement les pitreries incongrues des droïdes R2D2 et C3PO…
Mais il est malheureusement très injuste de ne parler de « La forteresse cachée » qu’à travers le prisme d’une série de films qu’elle a largement influencé vingt ans plus tard… Le film de
Kurosawa mérite en effet amplement d’être regardé indépendamment de ce pourquoi il demeure si réputé aujourd’hui ! La mise en scène du maître nippon y est grandiose et majestueuse : des
territoires immenses et des scènes de foule aux centaines de figurants, le tout capté dans un formidable cinémascope et un noir et blanc superbement contrasté… Il y a un souffle et une solennité
extraordinaire dans cette fresque épique et admirable, traversée par le bruit et la fureur ! Mais il y a aussi, paradoxalement, beaucoup d’humour, notamment à travers les interventions décalées
et pathétiques des deux petits paysans… L’incarnation des personnages est impeccable, aussi bien celle de Toshiro Mifune dans le rôle du général apparemment invincible qui escorte la princesse,
que celles de la princesse justement, ou des deux paysans… Ces deux paysans qui d’ailleurs ressemblent à une jolie métaphore : celle de deux fous malchanceux qui traversent les horreurs du monde
et l’inconscience des hommes, toujours convaincus que la guerre est la meilleure façon d’agir… Une beau parcours initiatique et un subtil stratagème pour aborder l’ignominie de la nature humaine
!
(Etats-Unis,
1952)
Passez un été "en chanté" avec Phil Siné !
Classique parmi les classiques, indémodable et probablement indépassable, « Chantons sous la pluie » s’impose comme une comédie musicale de référence, si ce n’est « LA » comédie musicale la plus
absolue, incarnation pure de l’âge d’or du genre, que l’on pourrait regarder encore des centaines de fois sans éprouver la moindre lassitude ! Il faut dire aussi que le film en impose dès son
générique : le réalisateur Stanley Donen s’était déjà fait la main sur des films musicaux marquant (« Mariage royal » avec Fred Astaire, « Un jour à New York », déjà en collaboration avec Gene
Kelly), Gene Kelly était alors au sommet de sa gloire (« Un Américain
à Paris », de Vincente Minnelli, venait de casser la baraque) et une ribambelle de stars montantes confirmaient ici leur talent, entre Debbie Reynolds, Donald O’Connor ou Cyd Charisse…
La magie de « Chantons sous la pluie » ne s’explique peut-être pas, puisque c’est justement ça, la « magie » du cinéma, mais un certain nombre de facteurs plaident tout de même en sa faveur, à
commencer par cet équilibre tout simplement merveilleux que le film parvient à maintenir entre les scènes dialoguées et les numéros dansés et chantés… Jamais lassantes ou systématiques, les
chansons – incroyablement nombreuses – s’agencent toujours à la perfection dans le déroulement du scénario, confèrent un rythme toujours adéquat au long métrage et donnent lieu à une diversité
qui semble couvrir toutes les possibilités que le genre pouvait alors offrir ! Les séquences musicales sont ainsi tour à tour intra ou extra-diégétiques, font avancer l’action ou sont de simples
interludes, sont romantico-mélancoliques ou au contraire très dansantes et joyeuses, etc. Surtout, elles proposent une infinités d’émotions, de la comédie complètement désopilante (le « Make ‘em laugh » de Donald O’Connor) au romantisme pur (Gene Kelly et Debbie Reynolds dans un studio de cinéma).
Un autre atout majeur du film demeure son ton incroyablement drôle et ironique. Les acteurs s’en donnent vraiment à cœur joie dans la comédie, et leur enthousiasme est toujours formidablement
communicatif ! Les gags s’enchaînent et ne se ressemblent pas, offrant là encore une large palette d’inventivités et de procédés, capables de dérider n’importe qui… Dès le début, tout le
flash-back sur sa vie que le personnage de Gene Kelly raconte à un journaliste est hilarant dans la contradiction qu’il offre entre le discours et les images : la star clame que toute sa carrière
a toujours été guidée par la dignité, pendant que les images nous montrent toutes les humiliations et les jobs misérables qu’il a du accepter avant d’en arriver là… Par la suite, qu’il s’agisse
de jeux sur les mots ou de gags purement visuels, l’humour de « Chantons sous la pluie » fait toujours mouche et donne au spectateur un sourire jusqu’aux oreilles !
Mais là où le film fait très fort, c’est dans une mise en abyme du cinéma assez sidérante et passionnante ! « Chantons sous la pluie » est en effet un vibrant hommage à l’une des périodes les
plus délicates que le septième art ait eu à passer : celle de l’avènement du parlant. S’il le présente avec humour et légèreté, ce passage a pourtant signer l’arrêt de la carrière de nombreuses
stars à l’époque. Ici, on se moque plutôt du personnage de Lina Lamont, peste aussi bête qu’insupportable, ayant une voix calamiteuse et zozotante… Si l’on assiste à des cours de diction
irrésistibles, donnant lieu d’ailleurs à une chanson sur une de ces phrases imprononçables pour s’entraîner à « bien parler » (« Moses Suposes »), le
film nous présente avec délice le casse-tête que les premières prises de son ont été lors des premiers tournages parlant : où placer le micro ? comment faire comprendre à une actrice idiote
qu’elle doit toujours parler dans la même direction ? etc. Outre faire référence au « Chanteur de jazz », le premier film « sonorisé », « Chantons sous la pluie » rend un réel hommage à la
technique, au procédé du doublage (scène savoureuse à la fin, où Lina, prise au piège, se retrouve en train de chanter en play-back sur la voix masculine du personnage de Donald O’Connor) et
surtout à la multitude de comédies musicales qui fleurirent à cette époque, les chansons devenant alors une sorte de panacée pour régler certains problèmes d’enregistrement des dialogues… On
retrouve alors des scènes musicales très belles, enrichies parfois de nombreux effets spéciaux, symptomatiques de la créativité nouvelle que l’innovation technique a vu naître… jusqu’à cette
longue séquence narrative très réussie et devenue mythique en hommage aux comédies musicales typiques de Broadway. De cette profusion de tons et de tonalités, de couleurs et de dégradés, «
Chantons sous la pluie » s’insinue comme un immense chef-d’œuvre, que l’on n’a pas fini de revoir, de chanter et de danser !
(Etats-Unis, 1939)
Passez un été "en chanté" avec Phil Siné !
Soi-disant le film « le plus vu en Amérique », diffusé d’ailleurs chaque année à la télévision pendant les fêtes de Noël là-bas, « Le magicien d’Oz » possède en effet plusieurs éléments forts de
la culture américaine. Adapté d’un roman pour la jeunesse de L. Frank Baum, transformé en comédie musicale classique, son décor est une ferme du Kansas typique, dans laquelle vit Dorothy, une
jeune orpheline élevée par sa tante. Quand une méchante voisine veut lui prendre Toto, son chien facétieux, elle décide de fuir et se retrouve après le passage d’une tornade dans le monde
merveilleux d’Oz, où elle fera la rencontre de personnages haut en couleurs, plus ou moins métaphoriques d’une culture locale. L’histoire se singularise ainsi largement des contes traditionnels
européens à base de princes et de créatures folkloriques…
Ce qui étonne d’emblée dans « Le magicien d’Oz », c’est l’irrégularité de sa mise en scène : la succession de quatre réalisateurs sur le tournage (Richard Thorpe – dont le travail ne plut pas aux
producteurs car pas assez enfantin –, George Cukor, Victor Fleming – celui qui aura fait la plus large part du travail et le seul mentionné au générique – et King Vidor) y est peut-être pour
quelque chose ! Le film est ainsi assez symptomatique de la façon dont le cinéma se faisait à l’époque : le réalisateur n’était souvent considéré que comme un simple technicien aisément
remplaçable et seul le producteur (ici Mervyn LeRoy, qui voulait d’ailleurs initialement réalisé le long métrage) avait le dernier mot…
Si techniquement le film impressionne par son faste visuel, il faut dire qu’il ne se révèle pas non plus du meilleur goût, lorgnant plus aisément du côté du kitsch le plus total ! L’un des plus
gros budgets de son époque, « Le magicien d’Oz » tire sa force « merveilleuse » de l’utilisation qu’il fait du Technicolor : il procède d’abord à un contraste saisissant entre la « vie réelle »
de Dorothy à la ferme tournée en sépia et son aventure dans le monde onirique d’Oz tourné en couleurs, et il utilise ensuite des couleurs très vives et chaudes, qui éclatent alors avec intensité
dans ce monde exagérément coloré… Si l’on ajoute l’aspect très « carton pâte » des décors traversés, on aura une vague idée de l’atmosphère mièvre et criarde qui irradie le film, et l’on comprend
sa récupération par la communauté gay, au grand dam probablement de la famille américaine traditionnelle pour qui « Le magicien d’Oz » est avant tout un grand spectacle familial !
Et quand on se penche sur l’histoire, on se situe bel et bien à destination d’un public jeune et innocent, tant cela peut paraître tout sucre et miel… Dorothy, jouée par une Judy Garland alors
encore « enfant star », est l’incarnation de la gaminerie et son aventure atteint souvent le comble de la niaiserie. Une structure éminemment répétitive lui fait par exemple rencontrer tour à
tour un épouvantail qui déplore ne pas avoir de cerveau, un homme en fer blanc qui prétend ne pas avoir de cœur et un lion qui pense manquer de courage : après toute une série de mésaventures,
certes délirantes et rythmées mais complètement cucul la praline, une morale ras des pâquerettes leur fera comprendre qu’ils avaient en réalité déjà en eux tout ce dont ils croyaient manquer et
que « there’s no place like home » pour la petite Dorothy, qui rentrera bien vite chez les bouseux de sa ferme qui lui manque tant… Autant dire que ça ne vole pas très haut et que certains
trouveront tout cela cruellement plat et pénible… Pour d’autres, le kitsch pourra les laisser sous le charme, sans oublier les chansons de cette comédie finalement très musicale, même si là
encore, le tout demeure très aléatoire : pour un « Over the Rainbow » devenu culte (la séquence a d’ailleurs été réalisée par King Vidor), combien de chansons piaillantes et horripilantes, comme
cette bouillie sonore servie par des espèces d’enfants-nains aux voix nasillardes lors de l’arrivée de Dorothy au pays d’Oz…
Perspective :
- Le monde fantastique d’Oz, de Sam Raimi
(France,
1967)
Passez un été "en chanté" avec Phil Siné !
Après avoir chanté la tristesse des amoureux séparés qui jamais ne se retrouvent dans « Les parapluies de Cherbourg », Jacques Demy se lance à cœur perdu dans une
forme de film « inverse », qui chantera les joies de l’amour et du désir, qui filmera des couples d’amoureux qui longtemps se croisent et se frôlent sans se voir pour mieux finir par se trouver
dans le dernier acte. Ce film, peut-être le plus réputé du cinéaste, c’est – ou « ce sont », tellement il est nombreux – « Les demoiselles de Rochefort », où le destin, éternel joueur espiègle,
s’amuse à nous mener en bateau pour au final nous persuader qu’il sait ce qu’il fait et qu’il réunit toujours ceux qui s’aiment ! Comme dans les contes au fond, l’histoire s’arrête à l’apogée du
bonheur, une fois que chaque personnage a trouvé (ou retrouvé) son chacun ou sa chacune, même si la suite de leurs unions, incertaines, reste encore à écrire…
« Les demoiselles de Rochefort », c’est aussi une façon pour Demy de rendre enfin hommage aux comédies musicales américaines qu’il aime tant : après avoir créé lui-même sa propre forme de film «
en chanté » avec « Les parapluies », voilà qu’il s’inspire des films
musicaux de l’âge d’or hollywoodien pour livrer un spectacle infiniment riche et étincelant, « à l’américaine » comme on pourrait dire… Pour cela, il n’hésite par à aller chercher Gene Kelly,
emblème majeur du genre, ou encore Georges Chakiris, l’un des jeunes acteurs de « West Side Story »… Mais outre les références, c’est le gros travail sur la
forme et l’exigence technique incroyable du film qui le rend si magistral et comparable aux réussites américaines comme « Chantons sous la pluie » ou « Un Américain à Paris » ! L’équilibre entre les chansons et les moments
plus quotidiens est constamment parfait, les chorégraphies des numéros musicaux sont fougueuses, précises et inspirées… et les mouvements de caméra, époustouflants, permettent des envolées
lyriques exaltantes ! Les premières minutes du film servent sur ce point de véritable manifeste : la première séquence, résumé des différents thèmes musicaux du film, commence par montrer des
forains prenant un pont suspendu, les faisant flotter dans les airs, comme pour nous prévenir que le long métrage va nous permettre de nous envoler… et juste après, un plan séquence virtuose
(dont le film ne manque d’ailleurs pas !), nous emmène comme par magie depuis la grande place de Rochefort avec les forains jusqu’à l’intérieur de l’appartement des deux sœurs jumelles donnant
une leçon de danses à des enfants… ce « passage de la fenêtre » à la grue est tout simplement renversant, même s’il demeure d’une discrétion absolue aux yeux du spectateur, comme si le talent
technique devait finalement toujours s’effacer pour le plaisir illusionniste du cinéma !
Cependant, même si l’on y chante et si l’on y danse dans les rues comme dans un « musical » américain, « Les demoiselles de Rochefort » conserve une large part d’identité française et plus encore
demeure à 100 % un film de Jacques Demy ! Par un travail remarquable sur la couleur, celui-ci rend notamment le film très très « gai », allant même jusqu’à faire repeindre les façades des maisons
des rues de la ville pour obtenir le rendu qu’il désire… On assiste alors à une explosion de bleu, de jaune, de rouge… et surtout de rose ! Du rose, encore du rose, absolument de partout : sur
les murs, sur les vêtements des personnages, sur les objets, sur les volets des maisons… et jusqu’aux bouches d’incendies repeintes pour l’occasion !
Entre de nombreuses références au cinéma français (une citation des « Enfants du
paradis » et des allusions à la nouvelle vague : « Tiens, voilà Jules et Jim » dira Solange pour désigner les deux forains, « Chanter l’amour ou Le Mépris » entendra-t-on en chanson un peu
plus loin…), « Les demoiselles de Rochefort » propose en outre de nombreux jeux sur la langue française et des tournures de styles aussi subtiles qu’abondantes. S’il y a beaucoup de jeux de mots
faciles « à quatre sous » (mais néanmoins drôles et plaisants : « Bonjour Monsieur Dame », « Je vais en perm’ à Nantes », « Je ne me suis pas encore rocheforté »…), la poésie affleure bien plus
souvent (le « Je me sens quotidienne » de Catherine Deneuve, le mélodramatique « Je n’sais pas… Je n’crois pas ! » de Françoise Dorléac à un Gene Kelly qui lui demande s’il peut la revoir…)
L’écriture des textes, qu’il s’agisse des chansons ou des simples dialogues, s’impose toujours comme une vibrante déclaration d’amour à la langue de Molière : tout est chanté en alexandrins, et
même parfois parlé en vers, comme la scène du dîner chez la mère des jumelles, scandée comme au théâtre classique…
Il est étonnant de constater aussi combien Jacques Demy accorde une place discrète mais néanmoins visible à l’évolution des mœurs, peu de temps avant mai 68 : l’émancipation des femmes (Solange
et Delphine vivant seules dans un appartement, Yvonne, leur mère, ayant élevé seule ses enfants…), la liberté de montrer son corps (Solange chantant à Delphine à propos de leurs robes de scène :
« Tu n’as pas peur qu’on fasse un peu putes », et Delphine de lui répondre innocemment : « Tiens c’est drôle mais je n’avais pas pensé à ça »), la liberté sexuelle (les mœurs relâchées des
forains, avec leurs copines qui les quittent pour des marins ou leur demande aux jumelles s’ils peuvent coucher avec elles).
Avec « Les demoiselles de Rochefort », Jacques Demy livre ainsi un chef-d’œuvre foudroyant au septième art, habité par des acteurs épatants, aux personnages tous éminemment attachants : Catherine
Deneuve et sa sœur Françoise Dorléac (qui mourra tragiquement quelques mois après la sortie du film), Jacques Perrin en « blonde » platine (fantasme de Demy ?), Danielle Darrieux, Michel Piccoli…
Tous participent à la magie et au charme atemporel d’un film toujours aussi vivant près de 50 ans après ! Il faut dire que les compositions de Michel Legrand demeurent toujours aussi
entraînantes, nous laissant prêt à chanter la vie, danser l’amour et s’optimistiquer pour tout… On sort de là sur un nuage, avec le sentiment d’avoir vu un film qui fait du bien !
Perspectives :
- Les Parapluies de Cherbourg, de Jacques Demy
- Le monde enchanté de Jacques Demy (Exposition à la
Cinémathèque française)
(Etats-Unis, 1960)
Passez un été "en chanté" avec Phil Siné !
Chef-d’œuvre indémodable et universel, le film « West Side Story » est l’objet d’une double adaptation. Il est d’abord la version cinéma d’une comédie musicale à succès, créée à Broadway en 1957.
Mais celle-ci étant déjà une transposition moderne du « Roméo et Juliette » de William Shakespeare, on peut ainsi dire que le film l’est lui aussi ! La présence de deux noms à sa réalisation
dénote en outre une autre forme de la complexité de son élaboration : si le chorégraphe Jerome Robbins fut un temps écarté du tournage (en raison notamment de son perfectionnisme trop coûteux
pour la production), le film n’en garde pas moins son empreinte dans la mise en scène des séquences dansées, sublimées en outre par les cadrages précis et méticuleux de Robert Wise !
Ce qui surprend en premier lieu à la vision de « West Side Story » demeure sans doute sa capacité à se situer en constante rupture avec la comédie musicale traditionnelle, qui eût d’ailleurs ses
heures de gloire dans les années 50. Ici, la gaîté jusque-là inerrante à ce type de cinéma se transforme en véritable tragédie… Sans oublier que la dimension politique et sociale du film, qui
décrit un univers réaliste de violences urbaines, est parfaitement inédite dans un genre que l’on assimilait alors à du divertissement pur ! L’histoire, archi-connue, nous plonge en effet au beau
milieu des affrontements de deux bandes rivales d’un quartier pauvre de Manhattan, les Jets et les Sharks, qui stigmatisent en réalité des tensions palpables entre des américains « natifs » (bien
qu’issus d’immigrations polonaises ou italiennes antérieures) et des migrants Portoricains fraîchement débarqués en Amérique. Robert Wise livrait ainsi une vision éminemment pessimiste de son
pays, en proie au racisme et à l’intolérance ordinaire, qui débouche fatalement sur la tragédie : ici symbolisée par le couple de Tony et de Maria, deux amoureux appartenant chacun à une bande
rivale… Leur amour et leurs efforts pour maintenir la paix ne seront bien sûr pas suffisant pour s’opposer à la haine qui inonde le cœur de leurs camarades respectifs et qui fera fatalement
couler le sang !
Dans ce contexte violent surnage pourtant les plus belles mélodies qui soit, maintenant le film dans cet extraordinaire et admirable paradoxe : celui de décrire l’horreur avec l’élégance superbe
d’une comédie musicale ! La composition musicale, signée Leonard Bernstein, comprend un nombre de tubes incroyables, tous d’une extrême originalité et d’une dansante musicalité… On passe avec une
aisance jubilatoire d’un morceau vigoureux et hargneux de jeunes gens prêts à en découdre à une chanson au romantisme le plus fou et émouvant ! L’humour peut même s’inviter avec délice dans
certains titres, comme « America » qui détruit joyeusement le rêve américain, en faisant s’affronter les points de vue des filles et des garçons Portoricains sur l’Amérique : si les premières ont
encore plein d’espoirs rêveurs sur celle-ci, les seconds savent déjà qu’ils paieront toujours leur statut d’étrangers ! Et que dire encore du sublime « Tonight », notamment lorsque des voix aux
intentions bien différentes se superposent pour scander les paroles, sans que jamais la fluidité du texte et des images ne soit heurtée par la moindre cacophonie, révélant ainsi la puissance de
la mise en scène – et du montage – de Wise !
Toutes ces chansons sont bien entendues interprétées et mises en scène au gré de chorégraphies splendides et vertigineuses, dont la bravoure confine souvent au génie ! On est notamment bluffé par
ces scènes de bagarres entre les Jets et les Sharks, où le paradoxe entre la mise en scène et le message délivré offre justement la clé de la comédie musicale : sublimer par la grâce de corps
dansants et sautillants la brutalité des hommes toujours prêts à se battre… On observe d’ailleurs ici une forme d’homo-érotisation des corps assez fascinante, par cette façon de décrire la
virilité la plus masculine – la guerre – par le biais d’une sensibilité et d’une grâce habituellement plus féminine – la danse.
L’audace est peut-être ce qui décrit ainsi le mieux « West Side Story », tant ce film en est parcouru et tant elle a contribué à sa légende ! Une audace qui s’inscrit d’ailleurs dès les premières
minutes du film, avec un générique hors norme (les différents thèmes musicaux sont égrenés durant cinq bonnes minutes sur des traits évoquant les immeubles de Manhattan apposés sur un fond aux
couleurs changeantes), une vue aérienne sur les gratte-ciel de New York (c’est la première fois que l’on montrait la ville de cette façon au cinéma) et une première séquence musicale sans parole
et uniquement bruitée (les claquements de doigts des personnages demeurent mythiques !)
Perspective :
- West Side Story, de Robert Wise (vu par Ex-Prof)
(Etats-Unis,
1957)
Passez un été "en chanté" avec Phil Siné !
Si « Drôle de frimousse » n’est pas un « grand » film, il n’en demeure pas moins une comédie musicale pleine de fantaisie, de charme et de talents. Il faut dire que l’on y retrouve Stanley Donen
à la réalisation (expert du genre depuis « Mariage royal » ou « Chantons sous la pluie ») et Fred Astaire, que l’on ne présente plus et qui dansait ici pour l’avant-dernière fois au cinéma… Si
l’on ajoute à ça la présence de la pétillante et délicieuse Audrey Hepburn (qui interprète elle-même ses chansons !) et du photographe Richard Avedon comme conseiller technique, on aura une idée
de l’ébullition artistique que peut dégager l’ensemble ! Avedon qui sert d’ailleurs de moteur à l’histoire, puisque le photographe incarné par Astaire dans le film s’inspire directement de
lui…
L’histoire demeure certes assez banale, et plutôt « légère et court vêtue » du côté de l’intrigue amoureuse entre les personnages d’Audrey Hepburn et de Fred Astaire, dont le couple se révèle
parfaitement crédible et naturel malgré la différence d’âge de 30 ans entre les deux acteurs. Mais si le scénario n’est pas le plus élaboré que l’on ait vu, il n’en reste pas moins tout à fait
sympathique, et émaillé d’une ironie des plus réjouissante sur la caricature qu’il propose du milieu de la mode ! Cet environnement donne d’ailleurs lieu à divers numéros de chant et de danse des
plus savoureux, fourmillant souvent de trouvailles visuelles épatantes et de gags toujours efficaces… On retient notamment la séquence musicale dans les bureaux du magazine où la rédactrice en
chef (épatante Kay Thompson) exige d’avoir du rose de partout (« think pink » !), ou encore ce « Bonjour Paris » laissant chanter les trois personnages principaux dans les véritables décors
naturels de la capitale et finissant par les réunir dans un « split screen » ayant fait date !
D’un bout à l’autre de « Drôle de frimousse », Stanley Donen maintient à la perfection un équilibre subtil entre une histoire d’amour pleine de glamour et des séquences de comédie souvent
hilarantes : la vision de Paris est en cela parfois assez piquante et le mouvement de l’« empathicalisme » dont l’héroïne est une adepte semble une parodie étonnante de l’existentialisme…
(France,
1964)
Selon l’étymologie, le mot « mélodrame » signifie « drame en musique ». Jamais film n’aura aussi bien illustré ce sens-là que « Les parapluies de Cherbourg », tant la musique est prégnante au
sein de ce drame « merveilleux ». Car non content de réaliser une comédie musicale en France – genre très rare par ici et d’habitude plutôt l’apanage d’un cinéma hollywoodien plus fortuné –,
Jacques Demy pousse encore plus loin l’expérience en réinventant le genre et en créant tout bonnement un concept parfaitement inédit et unique : celui de réaliser l’intégralité du long métrage «
en chanté », comme il le revendiquait à l’époque, c’est à dire de ne jamais faire s’arrêter la musique et les chants de ses personnages… Contrairement à la comédie musicale traditionnelle, qui
alterne parties chantées et parties dialoguées, tout se retrouve ici mis en musique et fredonné par des voix, qui ne sont d’ailleurs pas celles des acteurs, petit miracle de la
post-synchronisation ! Rien que la bande annonce d’époque du film, amusante, jouait sur cet aspect « historique » en montrant une même scène du film
telle qu’elle aurait pu être réalisée selon l’époque et les techniques cinématographiques alors à disposition : muette, en noir et blanc, en couleurs, dialoguée, et bien sûr enfin… « en chanté »
!
S’il est difficile pour moi de vous parler des « Parapluies de Cherbourg », c’est qu’il appartient à ces films qui vous ont fait aimer le cinéma à tout jamais, à ces chef-d’œuvres éternels qui ne
vieilliront probablement jamais dans nos yeux et nos cœurs et qui continueront de nous mettre dans un état de fébrilité intense à chaque fois que nous les reverrons… Il faut dire aussi que seules
les premières minutes du film suffisent à nous rappeler combien le long métrage est une pure merveille de grâce et d’intelligence ! Rien que le générique semble être un résumé à lui seul de
l’œuvre tout entière : il pleut sur Cherbourg et Demy filme un ballet de parapluies vu du ciel… c’est en dessous de ces parapluies que grouillent des êtres aux natures aussi diverses que
l’humanité toute entière : il y a les parapluies pressés et ceux qui traînent sur le pavé mouillé, il y a les parapluies colorés et les parapluies noirs… La façon dont les couleurs laissent place
au noir sur les parapluies à la fin du générique demeure d’ailleurs comme une annonce de la structure même du long métrage : d’abord très gai et plein de vie, puis sombre et amer à la fin, un peu
le récit d’une vie comme tant d’autre, au fond…
La première séquence du film marque ensuite avec conviction les intentions du film, mais aussi celles du cinéma de Jacques Demy tout entier, si l’on peut dire ! En montrant les ouvriers d’un
garage réparer des voitures en chantant, le cinéaste mêle le prosaïsme de l’existence le plus trivial à la poésie mélodique de la chanson. Il réinvente et égaie la vie quotidienne en la faisant
chanter, soit littéralement en « l’enchantant ». Il s’amuse en outre à faire parler de théâtre et d’opéra des ouvriers, généralement considérés comme incultes. Et si une critique est faite par
l’un d’eux sur l’opéra (« tous ces gens qui chantent moi ça me fait mal »), il le fait lui-même en chantant, créant ainsi un paradoxe amusant et montrant au fond que l’enchantement triomphe
toujours ! Les couleurs vives des décors et les tapisseries chatoyantes des appartements permettent également d’appuyer ce même décalage entre la mélancolie du sujet (une histoire d’amour un peu
tragique, où les amants sont séparés et ne se retrouvent finalement jamais) et son traitement lumineux à l’écran…
Malgré sa simplicité apparente et sa structure mécanique en trois parties (indiquées en toutes lettres à l’écran : le départ / l’absence / le retour), « Les parapluies de Cherbourg » apparaît
pourtant comme l’une des plus belles et des plus tragiques histoires d’amour du cinéma ! Combien de spectateurs ont déjà pleuré devant « Les parapluies » et combien pleureront encore ? Et malgré
son ancrage dans son époque (l’actualité, les mœurs… décrites en filigrane), cette histoire conserve encore aujourd’hui son atemporalité et son universalité. Certains l’ont d’ailleurs revisité
avec beaucoup de talent au fil du temps, comme Jacques Martineau et Olivier Ducastel avec « Jeanne et le garçon formidable » ou Christophe Honoré et ses « Chansons d’amour »…
Mais « Les parapluies de Cherbourg », c’est aussi mille autres choses, et l’on aurait jamais fini d’en parler… C’est par exemple une Palme d’or inattendue à Cannes en 1964, c’est une liberté de
cinéma infinie dans la droite lignée de la « Nouvelle vague », c’est la révélation de Catherine Deneuve au cinéma (et ça ce n’est vraiment pas rien !), c’est la musique de Michel Legrand, c’est
les drames de l’histoire qui séparent les amoureux, c’est l’évocation – même hors champs – de la Guerre d’Algérie (un sujet qui restera longtemps tabou et qui encore aujourd’hui n’a que peu été
traité au cinéma), c’est un travelling inoubliable sur le quai de la gare de Cherbourg, c’est un vélo qui avance comme par magie, c’est « je t’aime je t’aime ! », c’est « je ne pourrai jamais
vivre sans toi », c’est Gui, c’est Geneviève, c’est une station service triste à pleurer sous la neige le soir de Noël, c’est un film mythique… « Les parapluies de Cherbourg », c’est tout
simplement « l’essence » même de la cinéphilie !
Perspective :
- Le monde enchanté de Jacques Demy (Exposition à la
Cinémathèque française)
(France, 1963)
Reprise en salles le 29 mai 2013
Mai 1962 : Chris Marker et Pierre Lhomme déambulent dans les rues de Paris pour enregistrer plus de 50 heures d’images, qui seront finalement condensées en 2 et des poussières afin de constituer
ce « Joli Mai », un documentaire riche et fascinant sur la vie dans la Capitale à cette époque bien précise… Mais bien plus qu’un documentaire, les deux hommes proposent en réalité un objet
filmique kaléidoscopique d’une densité et d’une profondeur impressionnantes ! Composé de deux parties, raconté par la voix d’Yves Montand (dont une chanson sert également d’interlude au milieu du
film), « Le Joli Mai » est une errance tour à tour poétique et réaliste dans un Paris tout autant mythifié que démystifié…
A travers de nombreuses interviews de passants ou d’habitants, le film dresse un portrait sociologique et ethnologique remarquable et passionnant de la ville. On passe d’un milieu à un autre,
d’un vendeur obsédé par l’appât du gain à une famille vivant entassée dans un bidonville. On passe aussi avec la même fluidité d’un sujet léger et futile à un autre autrement plus grave et
sérieux, d’une styliste concevant des vêtements extravagants pour son chat à un ancien prêtre évoquant sa renonciation à la religion pour adhérer à la solidarité ouvrière communiste… La tonalité
du film change constamment, ce qui le rend justement vivant et éclectique, rythmé, agréable et presque magique ! Chris Marker semble y jouer autant qu’y réfléchir profondément sur l’être humain
et les changements en cours dans une société en proie aux prémices de la consommation effrénée… On aime la présence impromptue de tous ces chats qui peuplent Paris (et pour lesquels le cinéaste
voue une affection particulière), on aime aussi entendre le réalisateur pousser les gens dans leurs retranchements pendant les entretiens qu’il a avec eux, ce qui provoque tour à tour drôleries
ou malaises…
Tout prête à réfléchir dans « Le Joli Mai », à commencer par les étranges échos que le film, à cinquante ans d’écart, lance à notre époque, comme si on se posait au fond toujours les mêmes
questions, comme si rien ne changeait vraiment… Si l’on s’amuse d’apprendre que le mois de mai 1962 était lui aussi particulièrement frais pour la saison (comme notre mois de mai 2013), on reste
subjugué par cette même obsession des gens pour l’argent, qui est encore aujourd’hui le poison de notre société. A travers des entretiens graves ou amusés, on nous parle de marchés financiers, de
consommation, de logements sociaux, de droits, de grève, de travail… Des esprits que l’on juge sur un ton de rigolade proposent même une baisse du temps de travail à 30h par semaine et osent même
évoquer l’idée que le travail est peut-être une idéologie qui emprisonne les hommes. Avec la distance de cinq décennies, on se rend compte avec une certaine amertume que l’on n’a fait que creuser
les horribles perspectives que 1962 lançait sur l’avenir !
Et puis « Le Joli Mai » évoque les grands faits historiques de son temps et montre tout ce qu’il reste encore à parcourir pour qu’ils rentrent peut-être un jour dans les mœurs et semblent à tous
acceptables… Si le droit de vote des femmes est aujourd’hui à peu près admis et légitimé (dans le film, on entend les femmes elles-mêmes douter de leur propre capacité à voter, persuadées qu’une
femme, futile, risque de voter pour un tel simplement parce qu’il est beau ou parce qu’il présente bien), les évocations – ou plutôt « non évocations » – de la guerre d’Algérie laissent
malheureusement songeur… Les accords d’Evian venaient alors de marquer la fin de la guerre, mais évoquer le sujet en public – et plus encore devant une caméra – semble être éminemment tabou ! A
mesure que des langues se délient, on sent bien un sentiment de malaise diffus et surtout des relents de racisme latent assez sombres… Les interviews d’immigrés – l’un d’Afrique noire, l’autre
d’Algérie – sont en cela terriblement émouvants, alors qu’ils évoquent leur difficile intégration en France, voire les vexations d’un racisme primaire… Il est désespérant de constater alors que
certains sujets demeurent encore aujourd’hui d’une si brûlante actualité et qu’aussi peu de progrès a pu être fait depuis cinquante ans. On ressort alors de ce « Joli Mai » très troublé et chargé
d’émotions paradoxales, tant le film nous aura aussi bien fait rire que pleurer, en dressant avec une grâce infinie la peinture nuancée et multiple d’une société qui porte en elle les fondements
de ce qui constitue désormais la notre !
(Allemagne, 1922)
Difficile d’évoquer le film mythique de Murnau sans parler de son histoire et de ce qu’il reste du film aujourd’hui. Car comme pour la plupart des œuvres du cinéma muet qui nous sont parvenues,
les versions de « Nosferatu » que nous connaissons aujourd’hui ne sont pas exactement celles qui sont sorties dans les salles en 1922, même si elles s’en approchent certainement beaucoup… Le long
métrage étant une adaptation non officielle du roman « Dracula » de Bram Stocker (le budget de la production ne permettant pas de se payer les droits d’adaptation, il fut simplement décider de
changer les noms des personnages), la conservation du film fut ainsi compromise par la crise de colère de la veuve du romancier, qui réussit à faire interdire « Nosferatu » par un tribunal, qui
ordonna la destruction de toutes les copies… Heureusement pour nous, certaines personnes jugèrent
bon de désobéir à la loi et des copies furent ainsi retrouvées miraculeusement des années plus tard… Les versions que nous connaissons désormais demeurent bien sûr des remontages, reconstitués le
plus fidèlement possible à ce que devait être le montage original, mais ça personne ne pourra bien évidemment le vérifier, notamment par rapport à la question des cartons intégrés entre les
diverses séquences… Si la partition musicale composée initialement pour le film a été perdue depuis longtemps (libre du coup à chacun de choisir la bande son qui lui conviendra pour regarder le
film : pourquoi pas un album de death metal tiens ? ou alors la BO d’un film de Tim Burton ? ou encore sans son du
tout, comme nous le décrit par là Not-Zuul ?), le débat entre version en noir et blanc et version (re)colorisée devrait normalement faire s’orienter le spectateur vers la version en couleurs
(aussi étrange qu’il y paraisse), puisque le film avait a priori été conçu « en couleurs » selon la volonté de Murnau, du moins avec une pellicule teintée parfois en bleu pour figurer la nuit,
parfois en jaune / sépia pour figurer le jour…
Si le temps a ainsi fini par proposer de multiples façons de découvrir « Nosferatu » aujourd’hui, le public sera pourtant happé de la même façon par les images du film, quelle que soit la version
qu’il choisira pour le voir… Il faut dire que l’inspiration dite « de l’expressionnisme allemand » du long métrage propose un rendu visuel souvent fort et sidérant ! Le jeu très expressif et
exagéré des acteurs, le travail constant sur les ombres et les lumières, participent à donner à l’œuvre une substance puissante et inquiétante ! Murnau sait faire naître la noirceur et par là
même l’horreur à travers une mise en scène rompue à une certaine forme d’outrance et par l’utilisation de multiples techniques qui ont fait tout le charme du cinéma muet de ces années-là :
changer la vitesse de filmage pour permettre des mouvements accélérés des personnages ou des véhicules, développer le film en négatif pour inverser les nuances de noir et de blanc et donner ainsi
une atmosphère parfaitement « fantastique »… les astuces se multiplient et la réalisation se fait peu à peu grandiose et marquante, jusqu’à ce plan inoubliable de l’ombre du vampire montant un
escalier portée sur le mur et grandissant peu à peu, lui conférant une main et des doigts de plus en plus gigantesques et menaçants…
Le sentiment de terreur et d’horreur était bien là, même si certaines scènes nous font maintenant quelque peu sourire… mais c’est aussi cela le charme actuel de ce cinéma d’antan, qui traverse le
temps avec fougue et passion ! Murnau avait d’ailleurs le sens du détail culte pour entourer le tournage de son film de mystère (et susciter ainsi l’intérêt des futurs spectateurs), laissant
naître la rumeur que son personnage de vampire, le Comte Orlok, était incarné par un véritable vampire, l’acteur Max Schreck : celui-ci n’était ainsi jamais visible sans son maquillage sur le
tournage du film et possédait en outre un physique suffisamment marquant pour laisser les gens y croire facilement… délire !