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jeudi 16 octobre 2014

[Cinéma] Garçon d’honneur, de Ang Lee

Garçon d’honneur
de Ang Lee
(Etats-Unis, Taiwan, 1993)

★★♥

Avec « Garçon d’honneur », son deuxième film, Ours d’or au Festival de Berlin en 1993, Ang Lee traite de sujets sensibles avec une grande délicatesse et une extrême subtilité. Si le thème le plus évident paraît celui de l’homosexualité, il se mêle très vite à des considérations sociales sur les Etats-Unis, notamment pour les populations immigrées, ou sur le poids des traditions asiatiques… En effet, le personnage principal est un jeune Taiwanais naturalisé américain, ayant réussi dans la vie et vivant le parfait amour avec un autre homme, mais continuant de mentir à ses parents au sujet de son homosexualité. Tant que ceux-ci vivent à l’autre bout du monde, tout cela reste supportable, mais lorsqu’ils débarquent pour assister au mariage qu’il a décidé de contracter pour les rassurer avec sa locataire sans argent et sans papier (afin de lui faire obtenir du même coup une carte verte, le sésame pour demeurer en Amérique lorsque l’on est étranger), tout semble aller de travers… Mêlant tous ces sujets avec une finesse étonnante, Ang Lee sait surtout éviter tout jugement sur les personnages qu’il met en scène : tous ont leur caractère et savent rester attachants, même lorsqu’ils sont coincés dans leurs idéologies… Même le père du garçon, a priori très attaché aux traditions et au bout du compte bien moins aveugle que ce que l’on pouvait penser à tout ce qui l’entoure, finit par révéler une infinie tendresse… « Garçon d’honneur » véhicule au fond le plus beau des messages sur l’humanité et la tolérance, avec une grande sensibilité et un humour toujours bienvenu. Porté par une mise en scène volontaire et dynamique, il parvient qui plus est à faire tomber bon nombre de clichés tout en se montrant bien en avance sur des réflexions sociétales, comme l’homoparentalité, qui semblent pourtant encore poser problème aujourd’hui, plus de vingt ans après…

Autres films de Ang Lee :
Hulk (2003)
L’odyssée de Pi (2012)

lundi 29 septembre 2014

[Cinéma] Saint Laurent, de Bertrand Bonello

Saint Laurent
de Bertrand Bonello
(France, 2014)

Sortie le 24 septembre 2014


★★

Deuxième long métrage consacré au célèbre couturier Yves Saint Laurent cette année, on peut dire que ce « Saint Laurent » impose une vision radicalement autre par rapport à son prédécesseur. Là où le film de Jalil Lespert suivait plus ou moins les clous d’un biopic assez classique, embrassant l’ensemble de la vie de son sujet en la ponctuant de ses moments les plus marquants, celui de Bonello ose une trajectoire bien différente et pour le moins audacieuse. D’une part, il se concentre sur une seule décennie de la vie d’YSL (1967 à 1976), tout en n’hésitant pas à faire exploser la chronologie, mélangeant les années pour mieux nous perdre (et perdre son personnage dans le temps) ou laissant parfois la place au regard du couturier dans la dernière partie de sa vie, sous les traits d’Helmut Berger…  D’autre part, il ne raconte pas vraiment une vie, mais se concentre plutôt sur l’intériorité du personnage, son état d’esprit, ses rapports aux autres… le film gagne alors en romanesque, quitte à interpréter une réalité dont on ne captera de toute façon jamais la « vérité vraie » !

On reste fasciné par la mise en scène quasi hypnotique du cinéaste, qui nous présente un personnage éminemment mélancolique et détaché, abandonnant bientôt son être derrière la « marque » qui porte son nom… Il est étonnant de le voir d’ailleurs peu à peu délaisser sa passion, cédant quasiment son ultime défilé aux mains de ceux qui l’assistent… Bonello multiplie les moments de vide, quasi contemplatifs et métaphysiques, laissant son personnage se détacher du monde… Même l’abandon dans les drogues ou le sexe (offert à Saint Laurent par l’exubérant Jacques de Bascher, l’emmenant du côté du carrousel du Louvre ou dans les boîtes à cul parisiennes des 70’s) semble finir par l’ennuyer…

Etrange film, au fond, sur un personnage évanescent, monstre sacré pour le public mais errant dans son monde comme un fantôme… On ne sait plus où est le vrai, le faux, le fantasme, mais tout ce trouble finalement assez excitant est formidablement incarné par des acteurs au talent largement confirmé : Gaspard Ulliel, Jérémie Renier et Louis Garrel… Outre des séquences surprenantes qui ressemblent à un jeu (le parallélisme parfois perturbant entre les défilés du couturier et les évènements historiques sur toute la décennie, le vieux Saint Laurent feuilletant un article sur Mylène Farmer dans un tabloïd…), Bertrand Bonello réalise également l’un des fantasmes les plus funs et les plus absolus du cinéma gay contemporain : Gaspard Ulliel et Louis Garrel se galochant plein écran pendant un long et bon moment !

lundi 22 septembre 2014

[DVD] Juste un peu de réconfort, de Armand Lameloise

Juste un peu de réconfort
de Armand Lameloise
(France, 2004)

Disponible en DVD chez Outplay


★★

Les éditions vidéos Outplay nous gratifient parfois de petites pépites sorties ou ressorties d’on ne sait où, et c’est bien le cas de « Juste un peu de réconfort », un moyen métrage signé Armand Lameloise… Réalisé en 2004, il décrit l’amour d’un adolescent pour l’un de ses camarades de classes, visiblement plus porté sur la gente féminine… L’histoire n’a l’air de rien, comme ça, et le scénario semblera certes très conventionnel et attendu au bout du compte. Mais la mise en scène du réalisateur, et surtout sa façon de montrer les corps, vivants et brûlants, des adolescents, reste assez impressionnante ! Les corps se touchent, se cherchent, se frôlent… et le film décrit avec une acuité passionnante les affres du désir naissant, la sensualité de la chair gonflée à bloc par les hormones qui démangent. La caméra capte la langueur de corps en attente, puis la fougue de l’action et la réalisation du désir, même si tout n’est encore que fantasme, lors notamment d’une scène de masturbation des plus intenses et fortes que nous aura donné le cinéma sur l’adolescence !

samedi 20 septembre 2014

[Cinéma] Pride, de Matthew Warchus

Pride
de Matthew Warchus
(Grande-Bretagne, 2014)

Sortie le 17 septembre 2014


★★♥

« Pride » a le mérite d’évoquer une page assez méconnue de la lutte LGBT en Grande-Bretagne, qui malgré sa modestie et sa confidentialité n’est largement pas qu’un « point de détail » de l’histoire du militantisme… au contraire, tant elle rappelle l’essence même de la solidarité et la nécessité d’unir les forces face à un ennemi commun ! Nous voilà donc plongé en 1984, années noires en politique (Margaret Thatcher est au pouvoir) et premières années Sida, dévastatrices pour la communauté gay : pourtant, lors de la Gay Pride, des militants décident de soutenir les mineurs grévistes en récoltant des fonds, contre l’avis d’autres voix, plus soucieuses de se concentrer sur les problèmes propres aux homosexuels… A partir de là, le projet va prendre d’étonnantes proportions, depuis le contact difficile avec les syndicats de mineurs pour leur remettre l’argent à une union insoupçonnée possible entre des êtres très différents (quoique, pas toujours…) pour combattre les mêmes injustices… Il y a une ferveur et une euphorie incroyable dans le film de Matthew Warchus, qui s’inspire autant de la veine sociale du cinéma britannique que de l’histoire des luttes pour les avancées sociétales : « Pride », c’est un peu la rencontre de Ken Loach et de Gus Van Sant, si l’on peut dire… Les acteurs sont à peu près tous parfaits et leurs personnages ne se résument jamais aux archétypes et aux préjugés qu’ils semblent incarner au premier abord, d’où une réelle évolution dans un film généreux, qui nous emporte et nous émeut devant des portraits attachants… Peu importe par ailleurs si la réalité de l’Histoire a très probablement été romancée, l’essentiel est qu’on y croit et qu’un film comme « Pride » nous redonne espoir en la lutte… En ces temps socialement moribonds, on pourra trouver en « Pride » un parfum de nécessité !

vendredi 1 août 2014

[Cinéma] Au premier regard, de Daniel Ribeiro

Au premier regard
de Daniel Ribeiro
(Brésil, 2013)

Sortie le 23 juillet 2014

★★

Les romances d’adolescents homosexuels qui découvrent leurs sentiments sont peut-être légion dans le cinéma contemporain, mais Daniel Ribeiro sait brillamment se distinguer avec son premier long métrage, « Au premier regard », qui raconte les premiers émois de Leonardo, 15 ans, à l’arrivée d’un nouvel élève dans sa classe : Gabriel… D’abord, il faut préciser que Leonardo est un jeune aveugle, ce qui en soit demeure déjà moins commun, et qui surtout est parfaitement exploité par le film, à travers une description subtile et intime de son univers, depuis les obstacles quotidiens inhérents à sa condition jusqu’à l’inquiétude étouffante des parents du garçon, qui aimerait gagner plus d’indépendance et tendre ainsi vers une vie plus proche de celle des autres ados de son âge… Le cinéaste affirme avoir beaucoup travaillé sur le son pour ce long métrage, afin de rendre palpable le ressenti du héros au spectateur : la mise en scène, douce et discrète, sait ainsi exploiter des éléments souvent laissés de côté par les autres films… Mais le seul handicap de Leonardo ne suffit pas à expliquer la véritable originalité de « Au premier regard » : il s’y trouve aussi une sincérité et une générosité évidente, qui rendent le film immédiatement emballant et attachant… Ribeiro décrit avec finesse le trio d’adolescents qu’il met en scène, la lente évolution de leurs rapports et la fragilité de leurs sentiments, forcément confus : les trois jeunes acteurs (Ghilherme Lobo, Fabio Audi et Tess Amorim) sont par ailleurs impeccables, et l’alchimie qui existe entre leurs corps ajoutent encore au plaisir de voir ce film sensible et touchant…

mercredi 9 juillet 2014

[Critique] Xenia, de Panos H. Koutras

Xenia
de Panos H. Koutras
(Grèce, France, Belgique, 2014)

Sortie le 18 juin 2014

★★ ♥

Après le fade et tristounet « Strella », le réalisateur de l’improbable (mais délirante) « Attaque de la moussaka géante » signe une splendide odyssée, aussi généreuse que colorée, avec « Xenia » ! Cette idée d’odyssée, forcément grecque, emprunte bien sûr à Homère, même si son ampleur demeure sans doute plus modeste…

Deux jeunes garçons de 16 et presque 18 ans partent sur les traces de leur père après la mort de leur mère et vivent mille aventures, de violences urbaines en télécrochet façon « Nouvelle star » pour la télévision grecque… Les deux acteurs, Kostas Nikouli et Nikos Gelia, tous les deux impeccables, contribuent largement à l’attachement que l’on peut avoir pour ces deux personnages sensibles et à fleur de peau… Leur origine albanaise et leur désir d’accéder à la nationalité grecque en retrouvant ce père qui les a abandonné, permet au cinéaste de distiller dans son long métrage une dose de critique sociétale, dans une Europe où les nationalismes grondent… Il regrette amèrement la disparition des principes antique de l’hospitalité grecque, en expliquant notamment le sens du titre de son film : "On pourrait traduire « Xenia » par « hospitalité » mais le sens de ce concept ancien est beaucoup plus complexe. C’est une loi respectée par les dieux grecs, qui nous intime d’honorer et d’accueillir les étrangers d’où qu’ils viennent. Zeus, le père de tous les dieux, est également parfois appelé Xenios Zeus, « Zeus l’Hospitalier ». L’hospitalité était un principe et un fondement majeur de la Grèce antique".

Mais face à la noirceur réaliste d’un monde en déroute, on sent que Panos H. Koutras préfère lui opposer une fantaisie colorée, faisant tendre « Xenia » vers l’humour, la générosité et parfois un merveilleux surprenant, à travers notamment les débordements de l’imaginaire du  plus jeune frère, à la gay-titude joliment romanesque et politique : sa passion pour Patty Pravo, une diva italienne des années 70, ou son attachement à un lapin aux multiples avatars, symbole rassurant d’une enfance en train de disparaître, offre une teinte délicieusement fantasque à un ensemble foutraque et généreusement rythmé ! Pour le cinéaste, « Xenia » est une façon intime de parler de sa propre adolescence : "Ce film est un adieu à ma jeunesse. Les années d’adolescence sont les plus intenses que j’ai vécues. En rébellion contre le système, j’avais pour seule trinité le sexe, la drogue et le rock’n’roll. Je me sentais différent, singulier. Mon homosexualité n’y était sans doute pas pour rien".

Entre réalisme noire et poésie arc-en-ciel, bourré d’énergie et d’inventivité, « Xenia » propose ainsi un voyage unique et plein de vie aux spectateurs curieux… Une belle proposition pour débuter l’été et garder espoir en de doux lendemains…

Autres films de Panos H. Koutras :

lundi 9 juin 2014

[Série] Looking, créée par Michael Lannan

Looking
créée par Michael Lannan
(Etats-Unis, 2014-****)

★★♥

Même si les personnages homosexuels sont désormais de plus en plus fréquents (quand ce n’est pas bêtement systématiques pour assurer une politique de quotas) dans les séries américaines, cela faisait tout de même longtemps qu’une série entière n’avait pas été consacrée à la communauté gay… Près de 15 ans après la cultissime « Queer as Folk » (aussi bien la version britannique que la plus durable version américaine), voici donc « Looking », qui décrit la vie quotidienne d’un groupe d’amis, principalement trois, dans la ville éminemment « gay friendly » de San Francisco…

Contrairement à l’expansif et militant « Queer as folk », on ne trouvera pas dans « Looking » ce côté revendicateur et parcimonieusement provocateur en vue de transformer la société : l’affirmation d’une sexualité différente et décomplexée dans toutes ses formes, la description d’un milieu gay coloré, fêtard et extraverti, ne sont ainsi pas au cœur de la vie des personnages de cette nouvelle série créée par Michael Lannan. « Looking » serait au fond symptomatique des revendications actuelles de la communauté homosexuelle (du moins la part la plus visible) : celle d’une assimilation aux autres (par le mariage, par le désir d’enfants et de famille…) plutôt qu’une volonté de se faire accepter pour sa différence même. Si les héros de « Looking » ne sont pas déconnectés du « milieu », il n’est pas pour eux un élément déterminant de leurs vies. L’étalage des spécificités du « monde urbain » homosexuel demeure d’ailleurs très limité au cours des huit épisodes de trente minutes qui composent la première saison de la série : une ouverture sur un plan « drague en plein air » assez foireux (mais ô combien savoureux !), un aperçu d’un sauna visiblement assez vintage (par le biais du personnage le plus âgé du groupe, d’ailleurs), une parade vaguement « leather » dans les rues de la ville… La série n’a clairement pas envie de provoquer, ou alors très timidement, et préfère orienter la vie de ses personnages dans quelque chose de plus banal, plus près de préoccupations intimes, détachées de tout esprit d’appartenance à une communauté…

Si on pourra ainsi reprocher à « Looking » de dresser un monde idéal d’où l’homophobie semble absente, on comprend très vite que l’intention des créateurs de la série n’est justement pas là… La beauté de « Looking » se situe justement dans la simplicité qu’elle propose, dans la description intime et délicate qu’elle montre des relations entre les êtres, aussi bien amicales qu’amoureuses… On retrouve d’ailleurs en partie la patte d’Andrew Haigh, réalisateur du superbe « Week-end », dans la série, celui-ci ayant tourné plusieurs épisodes de cette première saison… L’épisode 5, où l’on suit un couple naissant faisant connaissance tout au long d’une journée, marquera notamment les esprits par son émouvante sensibilité et sa délicate authenticité dans la description d’une relation amoureuse…

Subtile et touchante, la série puise sa force dans un réalisme doux amer qui nous rend très vite attachant et crédible le groupe d’individus qu’elle décrit… L’humour est lui aussi assez présent, rendant souvent les tendres drames de nos héros plus doux encore… On sourit, on s’émeut, on suit avec bonheur des personnages délicats que l’on espère retrouver bien vite dans une seconde saison…