Note :
Saviez-vous qu’Apichatpong Weerasethakul existait déjà bien avant sa palme d’or cette année ? Et qu’il faisait déjà des films incroyables, qui auraient très bien pu à l’époque remporter eux aussi
le prix suprême… Pour preuve « Tropical Malady », réalisé en 2004 : un film tout bonnement hallucinant, unique, fascinant, poétique, étrange, hors norme, marquant… en un mot comme en cent,
disons-le franchement : IN-CON-TOUR-NA-BLE !
D’abord, rien que la structure du film laisse songeur… Le cinéaste divise son œuvre en deux parties distinctes, de longueurs quasiment égales. Le recto et le verso d’une même médaille ? Le
versant réaliste puis métaphorique d’une même relation amoureuse ? En tout cas deux mondes et deux esthétiques totalement différents et tous les deux puissamment évocateurs et inventifs !
La première partie du film, d’abord, nous plonge dans une sorte de chronique réaliste, naturaliste et surtout furieusement amoureuse ! Sous des airs parfois semi-documentaires, la description
d’un pays de contraste, notamment entre les gens des villes et les populations paysannes, le réalisateur thaïlandais filme surtout une idylle qui se joue entre un jeune homme de la campagne et un
soldat. Ils sont beaux et fougueusement émouvants tant leur bonheur paraît tout à la fois simple et puissant. On ressent leurs désirs et leurs envies par des gestes simples : un regard, un
sourire, une caresse, une tête sur des genoux… C’est étonnamment romantique et l’homosexualité est finalement filmée avec un naturel désarmant.
Et puis au bout d’une heure environ, le film bascule radicalement et se transforme en tout autre chose… On passe du réalisme au quasi fantastique, du jour à la nuit, du simple à l’obscur, du rêve
au cauchemar… Ce qui relevait de la chronique quotidienne devient tout à coup un récit symbolique. Apichatpong glisse très soudainement dans la fable et prend le risque de faire perdre pied à ses
spectateurs… C’est comme si le film recommençait. D’ailleurs, une sorte de générique apparaît : c’est clairement un second film que l’on nous donne à voir ! Un deuxième film, certes, mais ne
s’agit-il pas au fond de la même histoire ? Ne nous présente-t-on pas ici le pendant métaphysique de l’histoire d’amour à laquelle on vient d’assister ? Les deux acteurs principaux demeurent
d’ailleurs les mêmes. Mais cette fois-ci, ils se retrouvent plongés en pleine jungle et l’un d’eux semble être devenu l’incarnation d’un animal sauvage ! On est alors parti pour un voyage aux
frontières de la bestialité, qui prend l’allure d’une véritable chasse à l’homme. Des bribes de texte évoquent un conte, celui d’un homme qui s’était transformé en tigre. On s’enfonce
progressivement dans la forêt, dans sa moiteur et son intense sensualité, quelque part entre fascination et hypnose… On se sent un peu comme dans un rêve éveillé, émerveillé par la magie qui
émane de chaque plan, donnant une impression d’irréel indéniablement cinégénique… On sait reconnaître l’empreinte d’un grand cinéaste dans cette fabuleuse évocation du désir et de l’amour
sauvage, véritable naufrage au cœur de la part animale présente en tout homme… On peut se perdre souvent dans les dédales d’une végétation luxuriante, se sentir absent ou comme partir très loin
en nous-mêmes, mais c’est une « perte » joyeuse de son être, un de ces moments rares et intenses où l’on se souvient pourquoi on peut parfois aimer aussi viscéralement le cinéma !